Le noyau blanc – Christoph Hein

le-noyau-blancBien décidée à découvrir la littérature allemande contemporaine, c’est sur le dernier roman de Christoph Hein que j’ai jeté mon dévolu. Cet écrivain, à la fois romancier, dramaturge, essayiste et traducteur de Molière et Racine, est né en 1944 près de Leipzig, dans ce qui n’était pas encore l’Allemagne de l’Est, et a donc connu l’édification et la chute du Mur. Il a rencontré le succès en 1982 avec son roman L’Ami étranger et est également l’auteur de La Fin de Horn, Willenbrock, Dès le tout début, Prise de territoire, Paula T

Maintenant que les présentations sont faites, venons-en à son dernier roman : Le noyau blanc. Son personnage principal, Rüdiger Stolzenburg, vit et enseigne à Leipzig. Le département de lettres et sciences humaines qui l’emploie à l’université est en difficulté, car les étudiants se font de plus en plus rares dans ces filières. Spécialiste des études théâtrales, il est chargé de cours à mi-temps et n’a plus l’espoir d’être titularisé, alors que sa retraite approche. Il enseigne à des étudiants qui ont un meilleur niveau de vie que lui-même. Et ces étudiants ne sont pas brillants, tout juste capables de copier/coller quelques informations glanées sur Internet. Rüdiger est donc de plus en plus amer. Sa vie privée n’est pas beaucoup plus florissante que sa vie professionnelle. Il collectionne les rencontres avec des jeunes filles dont il a oublié le prénom au petit matin et ne parvient pas à se décider à partager la vie de la seule femme qui l’aime réellement. Il y a tout de même une chose qui le passionne encore : l’oeuvre de Weiskern, qui fut un des librettistes de Mozart. Pour parvenir à réaliser l’édition de ses oeuvres complètes ou pour se procurer des manuscrits inédits, il serait même prêt à renoncer à ses principes et à se mettre en danger…

Une tranche de vie d’un universitaire dans l’ex-Allemagne de l’Est.

noyau-blanc-livre-audio« Il passe toute la journée du lendemain à la Bibliothèque nationale. Il aime travailler dans la salle de lecture et comme toujours il va dans la salle des sciences naturelles et se réjouit quand sa table préférée est libre. Les chercheurs en sciences naturelles sont des lecteurs plus calmes que ceux de la salle des techniques ou des sciences humaines, ils ne chuchotent pas et se lèvent moins souvent de leur table que les autres pour aller chercher d’autres livres ou faire une pause. En outre personne ne le connaît dans cette salle, personne ne lui adresse la parole, personne ne le dérange, il peut se concentrer sur son travail, davantage qu’à la maison. Il apprécie l’atmosphère de cette bibliothèque, les murs intégralement recouverts de livres, les tables elles-mêmes exhalent l’esprit des siècles passés, de la recherche et de l’érudition. Lorsque le soir il s’élance sur son vélo, il est très content de lui. Toute la journée il a lu et écrit et ne s’est laissé distraire par rien. » (p. 121)

J’ai cru au début de ma lecture, que le roman allait s’enliser dans la description du quotidien déprimant d’un anti-héros. Mais pas du tout ! La vie de Stolzenburg devient même palpitante à la manière d’un roman policier, dès lors qu’un homme mystérieux entre en contact avec lui pour lui vendre des manuscrits inédits de son cher Weiskern, tandis qu’une rencontre amoureuse bouleverse également sa routine, qu’un étudiant fortuné tente de le corrompre, qu’une étudiante amoureuse de lui le harcèle et qu’un gang de fillettes le persécute. C’est donc avec intérêt que j’ai suivi les mésaventures de ce personnage, dont je ne saurais même pas dire s’il m’est sympathique ou antipathique.

« Le soir il a rendez-vous au B69, un bistrot où il joue au billard. Chaque mois il y retrouve ses copains pour faire des parties, boire une bière et commenter les ragots qui circulent en ville et le temps présent. Le groupe se compose d’une demi-douzaine d’hommes du même âge, c’est le noyau dur auquel s’ajoute toujours quelque nouveau venu, l’ami d’un ami. Ils travaillent presque tous à l’université, l’un d’eux a un emploi chez un éditeur, et le seul qui ait réellement un véritable emploi stable est un professeur de lycée dont les autres aiment à se moquer, mais leurs railleries ne sont pas méchantes, on le moque tout en le comprenant, et non sans une pointe d’envie pour cette existence à l’abri des difficultés matérielles. » (p. 232)

weiskern-nachlassLe roman de Christoph Hein dresse le portrait d’un homme inadapté à la société dans laquelle la chute du Mur l’a plongé. Dans ce monde gouverné par l’argent, la recherche qui n’est pas immédiatement utile à l’industrie n’intéresse personne. Les éditeurs soumis eux aussi à des exigences de rentabilité ne veulent pas du projet d’oeuvres complètes d’un chercheur en mal de reconnaissance. Et le fait que l’universitaire à mi-temps se contente de son maigre salaire suscite l’incompréhension autour de lui, au point de modifier le regard que lui-même porte sur sa condition. Persécuté par le fisc, tenté par des étudiants prêts à acheter leur diplôme, il n’est plus le chercheur désintéressé qu’il a pu être par le passé, mais en arrive à refuser avec colère une énième conférence non rémunérée. Le roman saisit les doutes de son personnage principal dans ce qui pourrait bien être un tournant dans sa vie, mais il s’achève en le laissant à la croisée des chemins dans une société en pleine mutation.

bienLe noyau blanc / Christoph Hein, traduit de l’allemand par Nicole Bary, Métailié (Bibliothèque allemande), 2016, 266 p. (titre original : Weiskerns Nachlass, 2011).


Première lecture dans le cadre du challenge Voisins Voisines 2017 organisé par Aproposdelivres

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Première participation au challenge Lire sous la contrainte organisé par Philippe. Pour sa 31e session, il s’agissait de lire un livre dont le titre commence par un article défini (le, la, les, l’).

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