Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel – Marianne Rubinstein

les_arbres_ne_montent-pas_jusqu_au_cielUn roman en forme de journal, où l’on retrouve l’héroïne du Journal de Yaël Koppman.

A la fin du Journal de Yaël Koppman, en bonne héroïne de chick lit Yaël avait rencontré l’homme de sa vie et attendait un enfant. Trois ans ont passé et ce nouveau roman s’ouvre sur une séparation. Leur fils Simon entre à la maternelle, quand Yann annonce à Yaël qu’il la quitte. Il va dorénavant vivre avec Laura, sa professeure de danse qu’elle lui avait présentée. Yaël est dévastée. Nous ne sommes alors plus dans la légèreté propre à la chick lit. La mélancolie qui s’invitait parfois dans Le Journal de Yaël Koppman cette fois envahit tout.

« Plus d’énergie, sauf pour griffonner quelques lignes dans mon journal. Sentiment d’une très ancienne tristesse, recouverte par une lourde tenture que la rupture avec Yann aurait déchirée, découvrant l’effondrement ancien, la dévastation première. » (p. 19)

Son « besoin de consolation impossible à rassasier » va la conduire à chercher un réconfort chez Montaigne, Sénèque, Flaubert, Proust…

« La lecture et l’écriture sont-elles autre chose qu’un dérivatif pour celle qui n’a rien d’autre dans sa vie ? » (p. 64)

Mais bien sûr, petit à petit, Yaël va reprendre goût à la vie…

Ce roman m’a déçue et m’a fait bâiller d’ennui. J’imaginais que Marianne Rubinstein avait repris le personnage de Yaël après avoir eu une aussi bonne idée que celle à l’origine du Journal de Yaël Koppman. Mais aucune bonne idée n’a présidé à l’écriture de ce roman. Il s’agit presque d’un vrai journal intime, écrit au premier degré, débordant de considérations banales sur la quarantaine. Il n’y a plus ce joli décalage de l’intellectuelle lectrice de Virginia Woolf qui s’essaie à la chick lit. Entre les deux romans Marianne Rubinstein est devenue une auteure de pure chick lit ou au moins de roman féminin et de lecture facile. L’écriture qui m’a paru plus travaillée dans les premières pages revient vite aussi insipide que celle du roman précédent. Bref, une lecture dont j’aurais pu me dispenser.

Est-ce que je vais tout de même me tourner vers Détroit, dit-elle, un essai sur Détroit que Marianne Rubinstein a fait paraître en cette rentrée ? Je vais y réfléchir…

flopLes arbres ne montent pas jusqu’au ciel, Marianne Rubinstein, Albin Michel, 2012, 196 p.

Le Journal de Yaël Koppman – Marianne Rubinstein

Angelica Garnett (au centre), fille illégitime de Vanessa Bell et Duncan Grant
Angelica Garnett (au centre), fille illégitime de Vanessa Bell et Duncan Grant

journal-yael-koppmanUn roman en forme de journal, faisant le grand écart entre Le Journal de Bridget Jones et le Journal de Virginia Woolf.

Grâce à sa cousine Clara qui travaille dans l’édition, Yaël Koppman découvre la chick lit. Elle lit Le Journal de Bridget Jones puis Le Diable s’habille en Prada et décide d’en écrire à son tour. Comme Orgueil et préjugés de Jane Austen a inspiré l’auteur du Journal de Bridget Jones, Yaël va s’inspirer de Virginia Woolf et du Bloomsbury Group. Plus précisément elle va s’intéresser à Angelica Garnett, nièce de Virginia Woolf et filleule de Keynes. Le roman que nous lisons est son journal d’écriture, le journal d’une prof d’économie à la fac, trentenaire et célibataire, qui travaille sur Keynes, adore appliquer les théories économiques à la vie quotidienne, souffre de migraine comme Virginia Woolf et a des histoires de famille qui rappellent celles d’Angelica Garnett…

Une citation de Virginia Woolf revient à plusieurs reprises dans le roman :

« Voilà qu’en écrivant, j’ai perdu mon envie d’écrire, et je ne peux m’attaquer à la mélancolie, sauf pour dire qu’elle fut très atténuée par l’aveu de Nessa qu’elle était souvent mélancolique et qu’elle m’enviait : déclaration que j’ai trouvée incroyable. (…) La tristesse d’autrui assurément me ragaillardit. » (Virginia Woolf, Journal, 19 août 1929)

Angelica Garnett a de quoi fasciner Yaël Koppman, car son histoire n’est vraiment pas banale. C’est aussi une histoire un peu compliquée, alors accrochez-vous ! Angelica est la fille de deux peintres : Vanessa Bell (soeur de Virginia Woolf) et Duncan Grant. A l’époque de sa conception sa mère vivait avec deux hommes : Duncan Grant et David Garnett. Duncan Grant avait été l’amant de Keynes avant d’être celui de David Garnett. Pendant longtemps, on laissera Angelica croire que son père était Clive Bell, le mari de sa mère. Plus tard, Angelica épousera son beau-père, David Garnett. Vous suivez toujours ? Dans le roman, Angelica Garnett tend un miroir à Yaël Koppman. Comme elle, elle ne sait pas qui est son père et a des relations difficiles avec sa mère. Yaël Koppman fait aussi un parallèle entre la génération de ses parents et les membres du Bloomsbury Group qui, par leur liberté de moeurs, ont été des soixante-huitards avant l’heure. Et Marianne Rubinstein, se demande le lecteur ? Comme Yaël Koppman, elle est maître de conférences en économie. Comme elle sans doute, elle se préoccupe de son évolution de carrière vers le statut de professeur et de son nombre de publications annuelles. Comme elle en tous cas, elle s’intéresse à la judéité et à la shoah. Auteur d’essais, récits, romans pour la jeunesse, elle a retrouvé le personnage de Yaël Koppman dans Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel (Albin Michel, 2012) et elle a publié un livre de vulgarisation économique qui me tente assez : L’Économie pour toutes (avec Jézabel Couppey-Soubeyran, La Découverte, 2014).

« Je rêvais depuis si longtemps d’écrire autre chose que des articles d’économie, j’ai griffonné tant de carnets de projets incertains, de bribes d’histoires, de morceaux de nouvelles. Il me faudra trouver autre chose pour combler mes rêves d’écrivain(e) et pour que cet ennui insidieux qui s’installe dans l’université française ne grignote pas ma petite énergie » (p. 179)

Ce roman est un peu étrange, car on ne sait pas bien à qui il s’adresse. Aux amateurs de chick lit ? Pas vraiment. Pourtant Marianne Rubinstein en reprend tous les codes jusqu’à l’outrance. Aux amateurs de Virginia Woolf ? Certainement, car la lecture de son journal sert de fil rouge au roman. Aux amateurs d’autobiographie ? Aussi. Bref, c’est un roman léger, construit avec un matériau grave, à la fois biographique et autobiographique. Il m’a fait passer un très bon moment.

« En fait, je présente mes compliments à cette femme terriblement déprimée, moi-même. Et dont la tête est si souvent douloureuse. Qui était convaincue, totalement convaincue d’être une ratée. Car en dépit de tout, je crois qu’elle s’en est sortie et il faut la féliciter. Comment elle y est parvenue, avec la tête comme un vieux chiffon, je ne le sais pas. » (Virginia Woolf, Journal)

Cette année ont paru deux livres de Marianne Rubinstein : un roman Nous sommes deux (Albin Michel) et un récit Détroit, dit-elle (Verticales).

bienLe Journal de Yaël Koppman, Marianne Rubinstein, Sabine Wespieser éditeur, 2007, 217 p.


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Objectif PAL de novembre

objectif_palJe me suis inscrite à un petit challenge pour le mois de novembre : Objectif PAL organisé par Anne et Antigone. Il s’agit de faire baisser sa Pile A Lire d’au moins un livre pendant le mois de novembre. Ma PAL est toute petite, puisque c’est une PAL en transit. C’est à l’origine une petite PAL de 10 livres qui a voyagé dans une valise. J’ai lu 2 livres de cette PAL pendant le voyage et 1 autre après mon installation. Mais depuis un mois que je suis arrivée à destination, j’ai déjà acheté, reçu et emprunté d’autres livres. Je suis donc tout à fait capable de repartir dans quelques mois avec le reste de ma PAL intact. Heureusement, le challenge d’Anne et Antigone va me sauver. Mais les règles de ce challenge sont très strictes. Je savais déjà qu’il fallait que je retire 2 livres de ma PAL de voyage, parce que ce sont des nouveautés de cette rentrée. Mais je me suis rendu compte après avoir photographié une petite PAL de 5 livres, que 2 ne comptent pas non plus car ils ont été achetés après janvier 2016 (ce sont deux romans d’Amanda Cross achetés d’occasion cet été). En appliquant le règlement ma PAL est donc minuscule, puisqu’elle ne compte plus que 3 livres. Heureusement l’un d’eux comprend 12 oeuvres et des poussières…

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Les choses – Georges Perec (livre-audio)

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les-choses-livre-luVersion audio du premier roman publié de Georges Perec.

mp3_player_blackJe ne suis pas une habituée du livre-audio, malgré déjà deux ou trois tentatives avec des livres lus par des bénévoles et disponibles gratuitement sur Internet. Dans ce « vrai » livre-audio j’ai apprécié une lecture plus professionnelle par un comédien (Raphaël Personnaz) et l’enrichissement du texte par un entretien (avec Benoît Peeters). Je l’ai « lu » une première fois en grande partie dans un lavomatic et « relu » plus au calme, dans l’obscurité, sous ma couette. J’ai beaucoup aimé cette expérience. Pourtant le début a été un peu rude. Quand on lit avec les yeux, on ne lit pas seulement un mot après l’autre, mais on a d’abord une vision d’ensemble du livre (ce qui nous manque sur les liseuses par rapport au livre-papier) et une vision d’ensemble de la page (ce qui m’a manqué dans le cas présent). Aussi quand un texte commence par une citation en exergue, on en identifie tout de suite la nature. Et si cette citation est en anglais, on la lit ou on la passe selon sa capacité ou incapacité à lire en anglais. Mais quand un livre-audio commence par un passage en anglais qui ne ressemble pas vraiment au roman attendu, on se demande si l’on ne s’est pas trompé, on vérifie son lecteur… Bref, la citation de Malcolm Lowry au début aurait pu être annoncée par une voix. Mais en fait c’est tout le texte écrit qui m’a manqué plus d’une fois, notamment quand j’ai voulu noter des passages. Je les ai notés approximativement, sans être sûre de respecter la ponctuation, ni de couper les phrases au bon endroit. Je me suis rendu compte à travers cette expérience que j’aurais du mal à renoncer à l’écrit et à la « vraie » lecture. Je vois plutôt le livre-audio comme un complément, un moyen de découvrir un texte qu’on lira ensuite vraiment ou au contraire un moyen de prolonger et renouveler le plaisir de lecture d’un texte que l’on connaît déjà. C’est ce plaisir de redécouverte des Choses que m’a apporté ce livre-audio. Je l’ai vraiment « lu » autrement. J’ai notamment redécouvert les énumérations à la Perec qui se prêtent bien à une lecture à voix haute. Raphaël Personnaz a pris le parti d’une lecture rapide, très agréable, alors que j’avais eu l’impression lors de mes premières expériences de livre-audio, que cela ralentissait mon rythme de lecture. Ici la vitesse de lecture du comédien renforce l’aspect litanique du style perecquien et la lecture à voix haute permet d’en savourer chaque mot. Je crois que cette expérience va me convertir au livre-audio particulièrement pour les textes authentiquement littéraires, où le plaisir esthétique est susceptible d’être décuplé par la lecture à voix haute.

PEREC

« Leur appartement serait rarement en ordre, mais son désordre-même serait son plus grand charme. Ils s’en occuperaient à peine. Ils y vivraient. Le confort ambiant leur semblerait un fait acquis, une donnée initiale, un état de leur nature. Leur vigilance serait ailleurs, dans le livre qu’ils ouvriraient, dans le texte qu’ils écriraient, dans le disque qu’ils écouteraient, dans leur dialogue chaque jour renouvelé. » (transcription à l’oreille)

Les Choses est le premier roman de Georges Perec publié en 1965. Il est sous-titré Une histoire des années 60. Pourtant ce qui est frappant pour un lecteur d’aujourd’hui, c’est à quel point il est contemporain. On le lit d’ailleurs avec en tête des problématiques d’aujourd’hui, car la crise a amplifié certains phénomènes. Les adolescences se prolongent de plus en plus, parce que l’accès à un premier emploi est de plus en plus difficile. La vie précaire est pour la jeunesse devenue la norme. Ce qui a le plus changé, je crois, est le rapport à la richesse. Les personnages du roman de Perec aiment l’argent et se rêvent riches. Aujourd’hui cela choque un peu, cela nous rend les personnages moins proches. Car aujourd’hui de plus en plus on se rêve décroissant, vivant dans un intérieur dépouillé, dans une sobriété plus ou moins heureuse car plus ou moins choisie. S’il est très agréable de faire résonner le texte de Perec avec nos problématiques actuelles, il est aussi important de pouvoir le resituer dans son époque. A ce titre l’entretien avec Benoît Peeters proposé en postface est vraiment très intéressant, car Benoît Peeters revient sur les influences littéraires de Perec comme sur les courants de pensée de son époque (l’entretien m’a même au passage donné très envie d’un roman de Balzac que je vais devoir me procurer).

Mais de quoi est-il question dans Les Choses ? D’un jeune couple, Jérôme et Sylvie, bobos avant l’heure, bobos des années soixante. Au début du roman, Jérôme a 24 ans et Sylvie 22. Ils sont tous les deux psychosociologues, ce qui consiste à conduire des enquêtes, interviewer des consommateurs pour des agences de pub. Ils ont progressé dans leur branche mais ne sont pas encore cadres. Ils manquent d’argent, rêvent de choses qu’ils ne peuvent s’offrir, mais au moins ils sont libres, ont beaucoup de temps libre. S’ils optent pour le statut de cadre, ils deviendront plus sédentaires, avec des horaires réguliers. Ils gagneront plus d’argent, mais perdront leur liberté. S’ils optent pour la liberté, ils devront probablement s’installer à la campagne ou partir à l’étranger, mais n’auront alors jamais toutes ces choses dont ils rêvent. Ils ne pourront en tous cas pas rester enquêteurs indéfiniment. Ils savent qu’il leur faudra choisir avant 30 ans ou les portes de la vie de cadre dans un milieu qui favorise la jeunesse se refermeront. Pendant six ans ils vont donc vivre dans ce dilemme. Ils vont vivre au conditionnel cette période de leur vie où tout est encore possible. Tant qu’ils n’auront pas choisi, ils n’auront pas non plus renoncé. Mais le temps va décider pour eux et la fin du livre s’écrira au futur, comme si rien de neuf ne pourrait plus jamais advenir. Ce sentiment d’inéluctable donne au roman une profonde mélancolie. On en ressort un peu triste, mais heureux que Perec ait pu donner à sa propre trajectoire le virage que son double Jérôme n’a pu donner à la sienne.

tresbienLes Choses. Une histoire des années soixante, Georges Perec, lu par Raphaël Personnaz, entretien avec Benoît Peeters, Audiolib, 2016, 3h32.


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J’ai reçu ce livre-audio dans le cadre de Masse critique. Merci donc à Babelio et Audiolib.


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Le Signal – Ron Carlson

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poche og1Si vous aimez le nature writing, les ours et la pêche à la mouche, vous aimerez Le Signal de Ron Carlson.

Dans le Wyoming, Mack élève des chevaux dans un ranch transformé en maison d’hôtes. Tous les ans à la même date, il part avec sa femme Vonnie pour une randonnée en forêt. Mais cette année l’excursion sera différente, car Mack et Vonnie viennent de se séparer. Leur dixième randonnée sera donc probablement la dernière. Ce que Vonnie ne sait pas, c’est que Mack profite de l’excursion pour accomplir une dernière mission pour un commanditaire douteux. Il s’agit de retrouver une balise égarée lors d’un survol de la région par un drone. S’il réussit, il sauvera son ranch de la faillite. Mais rien ne va se dérouler comme prévu, car ils ne sont pas seuls dans la forêt…

« Il y était venu dix fois ; c’était la dixième. Chaque année le même jour, celui des ides de septembre, le quinze du mois. Ils s’étaient fait cette promesse la première fois et ils l’avaient respectée neuf fois ensuite. On fera ça chaque année. Ils n’étaient pas mariés la première fois, puis les huit fois suivantes ils l’avaient été, et cette fois à nouveau ils ne l’étaient plus. Pour autant qu’il sache. Les lettres de l’avocat – il y en avait cinq – étaient rangées, intactes, dans un compartiment du bureau à cylindre de son père, dans la cabane où Mack vivait sur les terres du ranch familial, au sud de Woodrow ; des enveloppes dorées portant l’adresse de l’expéditeur, aussi jolies que des faire-part de mariage. » (p. 18)

couv rivière Le Signal de Ron Carlson m’a beaucoup fait penser à Délivrance de James Dickey. Mais aux thèmes du rapport à la nature et de la randonnée qui tourne mal qu’ils ont en commun, Ron Carlson a ajouté une histoire d’amour sur le déclin. Tout en poursuivant l’action, par des va-et-vient entre passé et présent il nous raconte des souvenirs d’enfance de Mack, sa rencontre avec Vonnie, leur première expédition à Cold Creek et quelques bribes de leur dernière année, le tout saupoudré de légendes indiennes. Malgré une petite intrigue policière un peu tirée par les cheveux, c’est finalement dans l’histoire sentimentale que l’on trouve le plus de suspense.

Une plongée au coeur du Wyoming entre forêts, lacs et montagnes et un beau personnage de cow-boy d’aujourd’hui, fort et fragile à la fois.

bienLe Signal, Ron Carlson, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister (collection Totem), 2012, 230 p. (The Signal, 2009).


wyomingIl y a un an, je m’étais lancée dans le challenge 50 États, 50 romans avec Délivrance de James Dickey pour la Géorgie. Le Signal me permet de valider un 2ème État : le Wyoming.

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Espèce d’espace n°11

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Deuxième déménagement de l’année ! Mon chat et moi avons emménagé dans un meublé, dans une ville inconnue où je dois suivre une formation. Mon petit espace ne fait que 18m² et pourtant je m’y sens bien. C’est une bonne nouvelle, car après ma formation je m’installerai à Paris où les logements dans mes prix sont minuscules. Je réapprends donc à habiter petit. Pour que cela se passe bien, la recette est simple : ne rien posséder (ou presque). Finie donc cette période d’achats compulsifs en librairie. Ma réserve de livres à lire est maintenant dans ma cabane. J’en ai mis quelques-uns dans ma valise et j’emprunterai les autres. Comme par hasard, j’ai déniché mon meublé tout près d’une très grande bibliothèque municipale.

J’ai choisi un quartier sans âme. Un quartier d’affaire, avec des immeubles de bureaux et des centres commerciaux. C’est un choix rationnel, celui d’un quartier fonctionnel, qui facilitera mes déplacements. Le genre de quartier où l’on se sent parfaitement anonyme. J’aime assez ça. Mon meublé se situe dans une grande résidence qui ne semble composée que de studios. C’est une ruche dont chaque alvéole abrite un étudiant. Mais ces vrais ou faux étudiants ne sont pas forcément seuls. En passant devant l’une des portes de mon étage, j’ai surpris une dispute conjugale. Une autre alvéole abrite de toute évidence un bébé. Dans la mienne, un chat s’est installé le plus discrètement du monde.

J’aurais tout aussi bien pu choisir un quartier bobo. Peu après mon arrivée, j’ai atterri dans l’un de ces quartiers, où depuis je ne cesse de revenir. Je cherchais une animalerie, histoire de rendre mon meublé confortable pour un pauvre chat entraîné malgré lui dans cette nouvelle vie. Il était 14h30 et l’animalerie ne rouvrait qu’à 15h. Comme je n’avais pas déjeuné, je suis entrée dans le premier bistrot qui m’a paru accueillant. J’ai demandé s’il était encore possible de manger quelque chose et on m’a annoncé quel était le plat du jour. Ni carte ni menu, mais un seul plat, à prendre ou à laisser. J’ai pris. Et l’espace d’un instant, j’ai cru être Nathalie Baye dans Une semaine de vacances. Depuis j’écume tous les bistrots de la ville à la recherche de Michel Galabru…

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Ici ça va – Thomas Vinau

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Nature writing à la française.

Un couple s’installe à la campagne. Lui retape ce qui a été la maison de son enfance. Elle crée un potager. Ensemble ils tentent de se reconstruire après une période difficile…

« Ici ça va. La maison n’est pas toute neuve mais elle est propre et les plafonds sont hauts. Au moment où Ema a ouvert la porte grinçante, dont le bois humide avait gonflé autour des gonds et de la serrure, il y a eu comme un grand silence de poussière et de souvenirs. » (incipit, p. 11)

C’est au contact de la nature qu’ils vont retrouver la paix intérieure. Pour cela il va leur falloir vivre en harmonie avec les ragondins, les araignées et les couleuvres, et réapprendre à nommer les arbres et les oiseaux.

« Notre ancienne vie s’éloigne tranquillement comme une barque portée par le courant. Nous sommes sur la berge. Sereins. L’eau coule à nos pieds et va se perdre loin devant. Nous retrouvons quelque chose. C’est confortable. Rassurant. Je ne sais pas exactement ce dont il s’agit. » (p. 24)

En postface, Thomas Vinau présente Ici ça va, comme faisant en quelque sorte suite à Nos cheveux blanchiront avec nos yeux. Je sais donc ce qu’il me reste à faire.

Un récit intimiste, avec des phrases courtes, des silences, beaucoup de délicatesse.

Une lecture apaisante.

bienIci ça va, Thomas Vinau, 10-18, 2014, 133 p. (Alma, 2012).

Mémoires d’un jeune homme dérangé – Frédéric Beigbeder

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Premier roman de Frédéric Beigbeder et première apparition de son alter ego Marc Marronnier.

« Marc Marronnier aime la fête », au point d’avoir fait de sa vie de noctambule un métier. Il est donc devenu chroniqueur mondain et navigue à Paris de boîte de nuit en boîte de nuit, avant de s’envoler pour Vienne ou Venise si un bal costumé s’y présente. Entre deux beuveries, il ne se passe pas grand chose dans la vie de Marc Marronnier. Seul événement notable : sa rencontre avec une jeune fille prénommée Anne, dont il va tomber amoureux…

« Le jour se lève, il faut tenter de dormir. » (p. 101)

Du récit répétitif de sa vie de fêtard émergent tout de même quelques (fines) observations :

« Les deux phrases les pires au monde sont : « Il faut que je te parle » et « J’aimerais qu’on reste amis ». Le plus drôle est qu’elles arrivent toujours au résultat opposé, et cassent aussi bien la conversation que l’amitié. » (p. 57)

Ou encore :

« De Victoire je ne garderais que des souvenirs de bouffe. Nous avions passé l’année dans des restaurants. Autrefois, pour séduire les femmes ou les garder, il fallait les emmener au théâtre, à l’Opéra ou en barque sur le lac du bois de Boulogne. A présent, les théâtres étaient subventionnés, les opéras embastillés, et le Bois avait perdu l’essentiel de son charme. Désormais il fallait subir le Restaurant. On devait regarder l’objet de son désir mastiquer des rognons de veau, la créature de ses rêves hésiter entre un morceau de camembert ou un quartier de brie bien coulant, la divine beauté victime de gargouillis intestinaux. La déglutition remplaçait les baisers, les bruits de fourchette supplantaient les déclarations. » (p. 43)

Aux côtés de Marc Marronnier, une bande de fêtards dans son genre partage le même renoncement à une vie plus conventionnelle ou dans l’air du temps  :

« Ils hésitaient entre un idéal d’extrême confort et le fantasme aristocratique de n’avoir rien pour avoir tout. Ils n’étaient pas dans le temps. Ils n’auraient pas été zazous dans les années 40, ni existentialistes dans les années 50, ni yéyés dans les années 60, ni hippies dans les années 70, ni yuppies dans les années 80 : mais ils seraient tout cela à la fois avant l’an 2000. » (p. 35-36)

Sans illusions, très lucides sur leur propre compte, ils sont désenchantés au point d’être persuadés que la vie ne peut plus leur apporter la moindre surprise :

« Aujourd’hui je sais que je ne ferai jamais le tour du monde, que je ne serai jamais numéro 1 du Top 50, que je ne serai jamais Président de la République, que je ne me suiciderai pas, que je ne serai jamais pris en otage, que je ne serai jamais héroïnomane, que je ne serai jamais chef d’orchestre, que je ne serai jamais condamné à mort. Aujourd’hui je sais que je mourrai de mort naturelle (d’une overdose de Junk Food). » (p. 28)

Dans ce premier roman, Frédéric Beigbeder raconte sa vie à peine romancée à coups d’aphorismes et de calembours. Il tente bien quelques pas du côté de la fiction, notamment lors d’une scène hilarante à l’Élysée ou bien en faisant intervenir un objet riche de promesses romanesques : un fusil à canon scié. Mais finalement, ne prenant pas lui-même son roman très au sérieux, il offre au lecteur deux fins à son histoire d’amour : une fin de roman noir ou la fin traditionnelle des contes de fée, autrement dit deux fins auxquelles il est tout aussi impossible de croire.

Un premier roman léger comme une bulle de Moët et Chandon, débordant d’autodérision (et suffisamment court pour ne pas être lassant).

bienMémoires d’un jeune homme dérangé, Frédéric Beigbeder, La Table ronde (collection La Petite Vermillon), 2001, 147 p. (La Table ronde, 1990).


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Espèce d’espace n°10

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Mon premier déménagement de l’année a eu lieu. J’ai emménagé dans un T1 bis. Mais qu’est-ce qu’un T1 bis ? C’est un studio avec un petit truc en plus. Chez moi ce petit truc est un bureau/bibliothèque d’exactement 4,5 m². Je me suis séparée de beaucoup de choses pour entrer dans ce petit espace. Je n’ai gardé que ce qui m’était essentiel à l’instant du tri. J’ai un peu l’impression d’avoir acheté ma liberté, car je peux maintenant partir et repartir ailleurs avec une simple valise. Je vous le montre vide, car à peine j’y avais posé mes cartons, que j’étais déjà repartie sans même les avoir tous déballés.

Ce petit espace sera ma cabane. Loin de l’étang de Walden et du lac Baïkal, mais près de l’océan. Une cabane en pleine ville, mais une cabane quand même. Un lieu où m’isoler, me reposer, me resourcer. Un lieu d’où j’ai eu plaisir à partir, car je sais que je vais y revenir.

chat-canape

Un peu distraite, je suis partie sans même emporter mon livre en cours (dans ma nouvelle ville, je vais devoir l’emprunter à la bibliothèque). Mais dans le train qui m’emmenait ailleurs, j’ai tout de même lu deux livres assez courts, dont je vous reparle très vite…

Moi aussi un jour, j’irai loin – Dominique Fabre

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Premier roman de Dominique Fabre, publié par Maurice Nadeau il y a 21 ans.

Moi_aussi_un_jour_jirai_loinPierre Lômeur est au chômage depuis 3 ans. Dans la cafétéria où il déjeune tous les dimanches, il rencontre Thérésa, une jeune serveuse polonaise…

A la fin du premier chapitre, Thérésa est reparti en Pologne et Pierre n’a plus aucun contact avec elle. Le deuxième chapitre est centré sur Roger Lambert, le patron de l’agence d’intérim. Le suivant sur Bernard Lacroix, puis Annie ou André. Les chapitres se suivent ainsi comme des nouvelles dont seul le personnage principal subsiste. Renvoyé à sa solitude à la fin de chaque chapitre, il s’accroche à un nouvel espoir dans le chapitre suivant.

Dominique Fabre écrit simplement le quotidien, la solitude, la pauvreté, l’ennui des heures à occuper, le besoin de parler à quelqu’un, la peur de devenir fou.

« … il me semble que depuis mes revers de fortune, je passe le plus clair de mon temps à chercher quelqu’un à qui parler, comme un timide. Je ne trouve pas souvent. » (p. 49)

Si j’étais libraire, je remplacerais la table des livres drôles que l’on voit partout, par une table des livres mélancoliques. Ceux de Dominique Fabre y figureraient en très bonne place.

bienMoi aussi un jour, j’irai loin, Dominique Fabre, Points, 2012, 218 p. (Éditions Maurice Nadeau, 1995).


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