Comment j’ai appris à lire – Agnès Desarthe

Un récit qui tente d’élucider un rapport singulier à la lecture tout en parlant à tous les lecteurs.

« Apprendre à lire a été pour moi une des choses les plus faciles et les plus difficiles. Cela s’est passé très vite, en quelques semaines ; mais aussi très lentement, sur plusieurs décennies.
Déchiffrer une suite de lettres, la traduire en sons fut un jeu. Comprendre à quoi cela servait fut une traversée souvent âpre et, jusqu’à l’écriture de ce livre, profondément énigmatique. » (prologue)

comment-jai-appris-a-lireLongtemps Agnès Desarthe n’a pas aimé lire. C’est comme ça qu’elle le formulait. Mais quand elle y réfléchit, elle se rend compte qu’elle a toujours lu et adoré certaines de ses lectures. Cependant, elle en rejetait d’autres. Elle a fait des études, passé des concours avec succès sans lire aucune des oeuvres au programme, se contentant des commentaires de ses professeurs et des morceaux choisis. Paradoxalement elle est devenue lectrice pour une maison d’édition, puis traductrice et écrivain. Alors pourquoi ce rapport si difficile à lecture ?

« La bibliographie qu’on nous remet à la rentrée compte (rien que pour le français) une soixantaine de titres. Il m’apparaît en toute logique, qu’on ne peut lire autant d’ouvrages en une année, surtout lorsque, comme moi, on est atteint de « librophobie ». Je décide donc de n’en lire aucun, par souci d’équité, par esprit de justice. J’estime que mon professeur sélectionne les citations avec le plus grand discernement ; pour nous, elle extrait l’élixir. A quoi bon s’abreuver d’une dilution ? Je m’imprègne des quelques lignes notées à chaque cours. » (p. 85)

Je n’ai pas été totalement convaincue par la manière dont Agnès Desarthe interprète finalement son difficile rapport à la lecture. Que le rapport à la littérature soit aussi un rapport à la langue et à la culture est pour moi une évidence, mais cela ne suffit pas à expliquer qu’elle ait pendant longtemps eu accès à certaines oeuvres et pas à d’autres. Pourquoi par exemple Un coeur simple et pas Madame Bovary ? Est-elle en cela si différente des autres lecteurs ? N’avons-nous pas aussi nos engouements et nos détestations inexplicables ? Mais peu importe. C’est son histoire et son interprétation lui appartient. J’ai adoré en revanche tout ce qui relève de la thérapie : la manière dont son père tente de la soigner en lui mettant des « Série noire » entre les mains, la manière dont elle se délecte du jargon de la théorie littéraire plus que des oeuvres étudiées, ou encore la manière dont la casquette de Charles la réconcilie avec Madame Bovary (ouf !).

Dans la lecture de ce type de récits autobiographiques, j’aime le parallèle qui se fait intérieurement entre l’histoire de l’auteur et la sienne propre. Mais je me demande si je ne lis pas tous les textes de cette façon et si la lecture ne servirait pas de support à ma rumination intérieure. La lecture de fiction comme support à mon imagination, la lecture d’essais comme support à ma réflexion et la lecture d’autobiographies comme support à mes remémorations.

Le récit d’Agnès Desarthe interroge bien évidemment notre rapport à la lecture. Mais il ressuscite aussi nos souvenirs d’école et plus largement nos souvenirs d’enfance, avant de convoquer nos souvenirs d’étudiants et notre rapport à la théorie littéraire. Enfin son récit devient un essai sur la traduction, quand elle aborde ce sujet qui la passionne et qu’elle rend passionnant. Je m’étonne en refermant ce livre qu’il soit si riche tout en étant si mince. Et bien sûr je le recommande à tous les lecteurs.

« A présent que lire est devenu mon occupation principale, mon obsession, je sais que le métier que j’ai choisi, le métier d’écrire, n’a servi et ne sert qu’une cause : accéder enfin et encore à la lecture, qui est à la fois le lieu de l’altérité apaisée et celui de la résolution, jamais achevée, de l’énigme que constitue pour chacun sa propre histoire. »

bienComment j’ai appris à lire / Agnès Desarthe, Points, 2014, 146 p. (1ère parution : Stock, 2013).

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7 réflexions sur “Comment j’ai appris à lire – Agnès Desarthe

  1. Je pense que seule la partie consacrée traduction pourrait m’intéresser – j’avoue que mes deux lectures de cette auteure m’ont toujours déçue d’où mon hésitation. Je veux lire le petit roman de Julia Kerninon qui parle de sa découverte des livres (je le veux !) apparemment il a l’air excellent (bon et puis elle est Nantaise comme moi donc ..).

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    • @Electra, je n’ai pas lu ses romans, mais je me tournerai peut-être d’abord vers ses traductions. Il y a aussi un essai sur le roman qui sort prochainement qui me tente beaucoup, même si je n’en sais pas grand chose : Rouvrir le roman de Sophie Divry (dont j’avais beaucoup aimé La condition pavillonnaire et Le diable sortit de la salle de bain).

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      • @Electra, alors si tu veux un grand roman très ambitieux qui relate toute une vie et les désillusions qui vont avec à la manière d’un Maupassant contemporain, il faut choisir : La condition pavillonnaire. Et si tu veux t’amuser avec un roman qui aborde la question du chômage avec beaucoup de fantaisie, il faut choisir : Le diable sortit de la salle de bain. Mais on peut beaucoup aimer les deux ! 🙂

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