Mes amis – Emmanuel Bove

seul

Peu après la Première guerre mondiale, Victor Bâton vit seul à Montrouge. Il n’a personne dans sa vie, pas un seul ami. Grâce à une pension pour blessure de guerre, il vit pauvrement sans travailler et erre toute la journée dans Paris à la recherche d’un événement, d’une rencontre…

« Les journées sont longues quand on n’a rien à faire et, surtout, quand on ne possède que quelques francs. » (p. 168)

mes_amisChaque chapitre de Mes amis est une rencontre et un espoir déçu. Parce qu’il a aidé quelqu’un à porter sa valise ou parce qu’il a offert une cigarette à un passant, Victor Bâton croit avoir trouvé l’ami dont il rêve. Mais on le déçoit toujours. Parfois on cherche à profiter de la situation pour lui soutirer un peu d’argent, parfois au contraire on lui fait l’aumône, mais jamais l’on ne devient pour lui un véritable ami.

« La solitude me pèse. J’aimerais à avoir un ami, un véritable ami, ou bien une maîtresse à qui je confierais mes peines.
Quand on erre, toute une journée, sans parler, on se sent las, le soir dans sa chambre.
Pour un peu d’affection, je partagerais ce que je possède : l’argent de me pension, mon lit. Je serais si délicat avec la personne qui me témoignerait de l’amitié. Jamais je ne la contrarierais. Tous ses désirs seraient les miens. Comme un chien, je la suivrais partout. Elle n’aurait qu’à dire une plaisanterie, je rirais ; on l’attristerait, je pleurerais. » (p. 51)

Pourtant malgré la solitude, la vie de Victor Bâton est une vie choisie. Il ne cherche pas à travailler. Vivre de peu avec sa pension lui suffit. Il assume la marginalité qui en découle et accepte la pauvreté, rançon de sa liberté.

« Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté.
J’étais, dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tous auraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable. » (p. 192)

De quoi est fait le talent d’Emmanuel Bove ? Est-ce une question de style ? Est-ce son sens de l’observation ? D’un peut tout ça, certainement. Mais cela tient sans doute aussi beaucoup à son point de vue, au regard nuancé qu’il porte sur le monde et sur son personnage principal. Grâce à un subtil mélange d’ironie et d’empathie, Victor Bâton nous apparaît tantôt pitoyable, tantôt émouvant. Son sort devient même enviable quand il revendique son choix de vie. Mais jamais il n’est idéalisé par Emmanuel Bove qui, le décrivant avec toutes ses petitesses, tend un miroir des moins flatteurs à son lecteur.

« J’aime qu’on me fasse des confidences, comme j’aime qu’on me dise du mal des gens. Cela donne de la vie aux conversations. » (p. 154)

Comme la vie de lecteur ignore la chronologie, je découvre en lisant Mes amis ce que Dominique Fabre doit à Emmanuel Bove. Son premier roman, Moi aussi, un jour, j’irai loin, présente des ressemblances frappantes avec Mes amis, car il en reprend la thématique (pauvreté et solitude) comme la construction (un nouveau personnage secondaire par chapitre). Suite à cette constatation, ma liste à lire s’est trouvée augmentée subitement de leurs deux oeuvres complètes. La vie de lecteur est une malédiction.

Peut-on employer la formule un peu niaise de « coup de coeur » pour une oeuvre si sombre ? C’est en tous cas une rencontre importante avec un auteur, comme en rêve tout lecteur.

« Un tramway vide arriva. Il avait été lavé la nuit. Les ampoules qui l’éclairaient avaient la tristesse des lumières qu’on oublie d’éteindre avant de s’endormir. » (p. 163)

Emmanuel Bove (1898-1945) est un nouvelliste et romancier français, né Emmanuel Bobovnikoff d’un père d’origine russe. Il a publié ses premiers romans en Autriche sous le pseudonyme de Jean Vallois. De retour en France, il est découvert par Colette et publie en 1924 Mes amis, premier roman sous le nom d’Emmanuel Bove. Ses autres oeuvres : Le Crime d’une nuit (nouvelles), Armand, Bécond-les-BruyèresLa Coalition, Coeurs et visages, Henri Duchemin et ses ombres (nouvelles), Monsieur Thorpe, Journal écrit en hiver, Le Beau-fils, Le Pressentiment, Adieu Fombonne, Le Piège, Départ dans la nuit, Non-lieu, Mémoires d’un homme singulier.

bienMes amis, suivi de Un autre ami / Emmanuel Bove, préface de Jean-Luc Bitton, postface de Jean-Philippe Dubois, illustrations de François Ayroles, L’Arbre vengeur, 2016, 237 p. (1ère parution : 1924)


l_arbre_vengeur

L’Arbre vengeur est l’éditeur mis en lumière en janvier sur le blog de Sandrine dans le cadre de Un mois, un éditeur. Créée en 2002 dans la région de Bordeaux, cette maison d’édition réédite des textes devenus indisponibles et publie également des nouveautés. Trois de ses collections sont consacrées aux littératures espagnoles, italiennes et belges.


Première participation au Challenge classique 2017 organisé par Pr. Platypus. Dans ce challenge est considérée classique toute oeuvre littéraire antérieure à 1970.

challenge-un-classique-par-mois1

Publicités

15 réflexions sur “Mes amis – Emmanuel Bove

  1. Merci pour ce bille et cette participation. Ce que j’apprécie beaucoup chez L’Arbre vengeur ce sont ces rééditions, cette façon de donner une nouvelle chance à des textes anciens si on considère la date mais dont l’écriture, la thématique sont toujours et encore d’actualité.

    J'aime

    • @Sandrine, c’est vrai, c’est appréciable de découvrir des textes grâce à de belles rééditions, avec en plus l’accompagnement de préface/postface qui permettent d’en savoir plus sur l’auteur Et puis j’ai trouvé que le livre était un assez bel objet, avec un format plaisant. Donc je crois que je vais me prendre au jeu de ton « challenge » qui n’en est pas un !

      J'aime

    • @Keisha, oui d’ailleurs parfois on fait exprès de lire un livre dont on sait qu’il a inspiré un livre plus récent. Cette fois j’ai été surprise de découvrir une influence vraiment frappante.

      J'aime

  2. Tu me fais découvrir un auteur que je ne connaissais pas et je suis surprise par sa date de parution car je trouve le sujet très moderne ! merci pour ce billet 😉

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s